top of page

Bientôt, ne rien faire sera les laisser gagner

1 juin
4 min de lecture

Dernière mise à jour : 4 oct.


Intervention de Willy Pellletier (sociologue) à l’assemblée fondatrice de la Coalition des résistances artistiques, culturelles et scientifiques | Montreuil, 30 mai 2026


Renverser le sentiment d'impuissance


Je vais faire sobre et court. Nous sommes maintenant 1300 cosignataires de la tribune, ce qui est en soi un fait politique. Mais ce ne sera un fait politique, bien sûr, que si nous nous inscrivons dans la durée. L'extrême droite progresse partout, elle est insupportable. Et, pourtant, il y a dans ce pays un sentiment d'impuissance - même parmi nous. Un sentiment d'accoutumance, de fatalisme, d'indignation. Et on ne fait rien. Business as usual. Bientôt, ne rien faire, laisser faire, sera les laisser gagner.


Nous sommes ici parce que nous savons que si nous laissons faire, nous serons responsables de ce qui va arriver. Car nous savions. Nous nous coalisons pour renverser cette impuissance-là. Les votes RN, tout au moins. Autrement, ça ne servira à rien d'être ici. Les votes RN et la guerre culturelle gagnée par l'extrême droite sont fluides, mais nous ne résistons pas à la hauteur de l’enjeu. Et je crois profondément qu’il faut le faire.


Peut-être parce que je viens de Picardie. Peut-être parce que, autour de chez moi, il y a toutes les communes qui votent RN à 75 %. Et que tous les gens que je vois à Carrefour Market, mes voisins, votent RN. Et vous savez quoi ? Ce sont des gens. Ce ne sont pas des monstruosités. Et j'oserais même dire : ce sont pas des fascistes. Parce qu'ils sont composites. Je crois profondément qu'on arrivera à sortir de cette situation invraisemblable qu'à condition de sortir de notre entre-soi. C’est une choses très difficiles parce que, par définition, on est tous dans l'entre-soi social. Mais sortir de l'ethnocentrisme de classe, de l'ethnocentrisme de nos positions, est une nécessité absolue.



Des Sciences Pop' à la place des Sciences Po


Comment faire articuler le court terme et le long terme ? Bien sûr, nous sommes là pour longtemps :  tant que l'extrême droite sera à ce point prégnante. Mais à court terme, il faut qu'on invente. Parce que pour l'instant, si on perd, c'est qu'on invente pas assez. Qu'on invente, peut-être, un kit de conversation avec un tonton facho. Qu'on invente, je ne sais pas, des réfutations marrantes des idées toutes faites, qui sont des idées toutes fausses d'extrême droite : "non, il n'y a pas dans ce pays une montée de l'insécurité" ; "oui, l'immigration est un enrichissement", etc. Il faut qu'on invente des banquets de proximité. Parce que on ne peut faire changer d'avis les gens que si on les côtoie et que s’ils nous semblent semblables.


Je crois beaucoup à l'idée de centres de formation. J'appelle ça des Instituts d'Etude Populaire. Des instituts qui soient contre les Instituts d'Etude Politique. Des Sciences Pop à la place des Sciences Po. Des instituts qui reviennent finalement à l'origine des Bourses du travail intellectuel. Je crois beaucoup que, sur le long terme, pour mobiliser notre camp et l’outiller en ressources de savoir des sciences sociales, alors il faut des dispositifs ad hoc. Des outils qui montreront que les destins individuels, vécus dans l'isolement, vécus dans l'effondrement des entres-sois populaires, ces colères immenses qui génèrent des votes de vengeance sociale sont en réalité des destins collectifs. Car je crois que beaucoup de votes RN sont des votes de vengeance sociale et qu'ils sont vécus dans la solitude.


La culture, c'est nous tous et toutes


Cela suppose deux choses, à mon sens, et je terminerai par là. Cela suppose de renverser la définition préalable de la culture. Il y a dans notre intitulé "culturel". Mais qu'est-ce que la culture ? La culture évidemment, c'est une toile de significations. De telle sorte que, étant une toile de significations, elle n'est pas réservée aux professionnels de la culture même s’ils ont, dans l'invention des imaginaires, un rôle particulier. La culture, c'est nous toutes et tous. Nous sommes producteurs de culture. Et porteurs de culture dans l'instant même où nous nous parlons, dans instant même où nous faisons des gestes. Donc la culture, c'est nous toutes et tous. C'est à mon avis l'une des ambitions qu'il faut avoir avec ce regroupement qu'on est en train de créer.


Cela suppose aussi d'avoir en tête un deuxième point. Il faut relier la bataille culturelle, cette forme de lutte symbolique, aux conditions sociales et économiques qui permettent à l'extrême droite de gagner Si on ne sent remet qu'à la guerre culturelle, à la lutte symbolique, alors les représentation du monde, les représentations des divisions du monde social, les représentations des autres, les représentations de l'avenir ne bougeront pas. On doit aussi travailler, bien sûr, à transformer les conditions de travail. On doit aussi travailler, bien sûr, à condition à transformer tout ce que ces politiques néolibérales ont détruit et ravagé dans la vie des gens.


Je terminerai en disant que notre défi me semble triple et, pour le coup, compliqué. Nous sommes là pour renverser la fatalité du probable. Nous sommes là aussi pour renverser la force du fric et nous sommes là pour renverser les fantasmes identitaires. Ça fait beaucoup à renverser ! En le disant même, je m'aperçois à quel point notre tâche est ardue. Mais elle est de renverser ce monde qui vient, ce monde qui se ronge de défiance et de surveillance. Ce monde qui n'est pas le nôtre, parce que sans doute ce monde n'est celui de personne. Merci.

 

Willy Pelletier

bottom of page