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Donner sens au mouvement : le répertoire expressif des mobilisations contestataires

il y a 1 jour
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Dernière mise à jour : il y a 7 heures

Ouverture de l'Université Populaire de Créteil. Créteil, le 13 octobre 2026. ©B. Ferron
Ouverture de l'Université Populaire de Créteil. Créteil, le 13 octobre 2026. ©B. Ferron


"Bonjour. On va maintenant ouvrir symboliquement l'Université populaire de Créteil !". C'est en ces termes que s'est ouverte, le 13 octobre 2026, le premier cours des Sciences Pop', ou "Instituts d'Etudes Populaires", sur la dalle de l'Université Paris-Est Créteil (UPEC). La Cracs (Coalition des Résistances Artistiques, Culturelles et Scientifiques) était présente pour un "cours alternatif" proposé aux étudiantes et étudiants mobilisés dans le cadre du mouvement social initié par les lycéennes et lycéens. Cette initiative fait suite à une proposition formulée lors de l’Assemblée fondatrice de la Cracs, le 30 mai à Montreuil, afin de mener la bataille culturelle contre l’extrême droite sut le terrain de l’éducation populaire.


Le sociologue Benjamin Ferron a présenté les résultats de son travail d’enseignement et de recherche sur le thème de la communication des mouvements sociaux. Le cours, d'une durée d'une heure, a eu lieu sur la dalle du campus central de l’Université Paris-Est Créteil, fermée administrativement sur décision de la présidence de l’université. Tandis que les étudiantes et étudiants s’organisaient pour la grande manifestation prévue l’après-midi au départ de l’Hôtel de Ville de Paris – service d’ordre, équipe de « Street Medic » et atelier de confection d’affiches, banderoles et pancartes -, les discussions ont tourné autour du concept de « répertoire expressif des mouvements sociaux » et ses déclinaisons. Nous vous en livrons ici une synthèse.


Quelles stratégies de communication ?


Comment des personnes mobilisées autour de la défense d’une cause – amélioration des conditions de travail, antiracisme, défense de l’écologie, féminisme – peuvent-elles donner une large publicité à leurs revendications ? Comment transformer ces revendications en « débats de société » ? Doivent-elles jouer le jeu des médias ou chercher à les contourner en créant leurs propres moyens d’information ?


Pour répondre à ces questions dans le contexte des mobilisations lycéennes et étudiantes initiées en septembre 2026, le cours proposait une courte présentation des recherches sur la médiatisation des mouvements sociaux et les stratégies d’information et de communication des organisations protestataires. Ces stratégies renvoient à l’ensemble des pratiques journalistiques, militantes et citoyennes qui contribuent à donner sens, publiciser et politiser les activités et revendications de groupes d’intérêt tels que les partis d’opposition, les syndicats de travailleurs, les associations et ONG, les collectifs militants informels ou les réseaux d’activistes.


Le répertoire expressif des mouvements sociaux : une définition


Ensemble des composantes d’un répertoire d’action collective nécessitant des investissements spécifiques des protagonistes dans la production et/ou la mise en circulation de biens symboliques, et dont ils et elles attendent des effets sur la conduite et l’interprétation de leur mobilisation protestataire. Ce volet, incorporé à tout répertoire d’action, regroupe en particulier des gestes et conduites jugés appropriés et signifiants (brandir une arme, entonner un refrain, occuper un espace public) ; des objets et instruments utilisés au service de l’insurrection (torches en feu, accessoires vestimentaires, tribunes) ; des supports de publicisation servant à communiquer les informations (placards, affiches, médias) ; des symboles produits et des discours proférés au cours de l’événement (slogans, revendications, communiqués de presse).



Qu’il s’agisse de mobiliser le corps et les émotions des militants, de prendre la parole en public, de faire un usage stratégique de dispositifs d’information, de produire un discours collectif, d’accéder aux médias de grande diffusion et d’en séduire les journalistes, ou de créer des réseaux d’information et de communication indépendants en ligne, le répertoire expressif des mouvements sociaux inclut des moyens diversifiés. Comprendre les logiques de ces pratiques militantes, c'est aussi se donner les moyens de saisir ce qui contribue à politiser les discours sur les médias et le journalisme et à reconfigurer les règles du jeu politique.


Questions-réponses


Après une présentation générale d'une dizaine de minutes, le cours s'est poursuivi par des questions des étudiantes et étudiants de l'Université populaire de Créteil, pendant environ 50 minutes. Voici les questions posées par les étudiantes et étudiants:


  • En fonction du module expressif dans lequel un mouvement vient puiser en priorité, est-ce qu'on sait quelle sera sa trajectoire ensuite, après la mobilisation ?

  • Est-ce que, lorsque le traitement médiatique d'un mouvement social tend à dépolitiser ce dernier, en le réduisant à des faits de violence ou en le folklorisant, ça n'a pas pour effet de le décrédibiliser ?

  • Si les relations avec les journalistes est quelque chose qui s'apprend, quels sont alors les codes ? Je pense à Elwan, lycéen au Jacques-Decour dans le IXe arrondissement de Paris, un phénomène médiatique qui fait hurler certains ici. Il a été érigé en porte-parole des banlieues par les médias, et donc il y a une question de légitimité qui se pose.

  • Quel a été le temps accordé dans les médias aux violences et dégradations qui se sont produites durant les blocages et les manifestations ?

  • En ce qui concerne la communication par les tracts, etc., quel est son impact sur les personnes non-militantes, non convaincues ?

  • Comment la critique des médias dominants en vient à devenir une question politique ? Lors du premier blocus de l'UPEC, des gens ont scandé des slogans contre Bolloré par exemple. Je trouvais ça fou que ce ne soit pas uniquement Macron, etc., que les gens soient autant conscients de ce problème-là. J'ai entendu une proposition qui était de faire une marche, non pas vers Matignon, mais vers CNews ! Est-ce que cette conscience du problème des médias est en train de se renforcer ? Si oui, quelles en sont les causes ?

  • Est-ce que le fait que certaines chaînes adoptent un positionnement proche des idées de l'extrême droite ne contribue pas à des mobilisations en raison du risque fasciste qu'elles font peser sur la société française ?

  • Une étude a montré que, lorsque les gens étaient interrogés sur les médias qu'ils consultaient, il y avait une forte sur-représentation de France Culture par rapport au nombre réel d'auditeurs et d'auditrices de cette chaîne, et inversement une sous-représentation de BFM-TV par rapport à son audimat réel.


Le texte qui suit, sans prétendre à l'exhaustivité, fournit les éléments de réponse à ces questions fournis durant le cours, en proposant quelques prolongements.


Un répertoire modulaire et opportuniste


On peut parler de communication des mouvements sociaux dès lors que des agents mobilisés dans le cadre d’une action collective formulent des revendications dans divers forums de discussion et arènes de décision – réunions publiques, chambres parlementaires, tribunaux, médias d’information, plateformes numériques, etc. – en tâchant de leur donner une visibilité publique et une légitimité politique. Ces activités, fondées sur des formes et dispositifs variés d’expression publique, en particulier des mises en scène, en discours, en son et en images, peuvent conduire à attirer la sympathie et le soutien dans la population et/ou auprès d’acteurs institutionnels, ou à l’inverse des effets de discrédit, d’opprobre voire d’animosité. Ce fut le cas, par exemple, lors des manifestations étudiantes contre la loi Devaquet, analysée par le sociologue Patrick Champagne sous l'angle de l'importance accordée, à cette occasion, aux médias de grande diffusion (voir encadré)


Les manifestations lycéennes et étudiantes de 1986


" [Les] manifestations lycéennes et étudiantes de novembre-décembre 1986 contre le projet de réforme Devaquet [étaient] imprévues dans leur ampleur comme dans leur composition (les lycéens étaient plus nombreux que les étudiants), hors des instances syndicales traditionnelles, la détermination des jeunes manifestants et la répétition, jour après jour, des défilés avaient engendré une véritable situation de crise politique. La "couverture médiatique" omniprésente avait permis de voir les affrontements violents avec les forces de l'ordre qui se soldèrent par un mort et plusieurs blessés graves ; la "forte émotion dans l'opinion publique" et les remous divers dans les milieux politiques avaient conduit au retrait pur et simple du projet de loi, ainsi que, plus généralement, à une "pause" dans les projets de réforme [...] Les étudiants qui, en novembre 1986, contestèrent la réforme Devaquet prendront immédiatement conscience de l'importance des médias, à la fois comme instrument pouvant aider à l'extension du mouvement lui-même (l'information, en temps réel, sur le nombre d'universités ou de lycées en grève exerçant un effet d'entraînement et d'accélération) et pour faire connaître leur mouvement à "l'opinion" afin de déclencher un mouvement de soutien dans la population [...]. Des "commissions médias" furent créées dans tous les établissements en grève"


Patrick Champagne, Faire l'opinion. Le nouveau jeu politique, Paris, Les éditions de minuit, 1990, p. 208-209 et 236.



L’importance et la complexification des pratiques de communication au sein des mouvements sociaux depuis les années 1970, ainsi que les discours parfois approximatifs ou normatifs tenus à leur sujet, exigent une perspective analytique qui ne se limite pas à l’étude de la seule communication militante déployée par l’entremise des médias de grande diffusion ou des plateformes de réseaux socionumériques. L’analyse doit intégrer autant que possible l’ensemble du vaste répertoire d’expression publique des mobilisations protestataires - comme la réalisation de tracts et d'affiches, ou la prise de parole en public. L’un des intérêts majeurs d’une étude sociologique du phénomène tient au fait que l’investissement des organisations militantes dans un tel "répertoire expressif" relève d’enjeux de légitimation qui participent étroitement aux mécanismes de visibilisation publique et de politisation des problèmes sociaux.


Les enjeux de communication médiatique paraissent, à première vue, centraux dans les activités de construction des problèmes publics menées par les acteurs des mouvements sociaux, comme par exemple, dans le mouvement lycéen et étudiant aujourd'hui, les conditions d'apprentissage et de travail dans le système d'enseignement français. Ces derniers se font en effet connaître, comme le soulignent Tarrow et Tilly (2015), à travers des représentations publiques : cortèges, rassemblements, manifestations, création d’associations spécialisées, réunions, déclarations, pétitions, envoi de lettres, lobbying, etc. L’ensemble de ces représentations repose sur des pratiques d’adresse (au sens d’adresser un courrier ou un discours). Ces pratiques engagent au moins un revendiquant et un destinataire, et bien souvent des protagonistes tiers par l’entremise des médias de grande diffusion – la plupart des gens prenant connaissance de certains problèmes sociaux par leur intermédiaire. Elles doivent aussi composer avec ce que l'on peut appeler le "répertoire répressif" des autorités, que la répression s'exerce au plan physique ou symbolique - comme le montre l'exemple récent des retraits de pancartes par les forces de police (Médiapart, 8 octobre 2026).


Assemblée générale étudiante, Université Paris-Est Créteil, le 12 octobre 2026. Photo ©B. Ferron
Assemblée générale étudiante, Université Paris-Est Créteil, le 12 octobre 2026. Photo ©B. Ferron

Le répertoire de communication des mouvements sociaux est devenu aujourd’hui largement modulaire, au sens où les mêmes représentations tendent à être reprises et adaptées dans une large diversité de conflits et de sites. Cette hypothèse de modularisation du répertoire de communication des mouvements sociaux contemporains renvoie aux processus au cours desquels un ensemble de représentations publiques produites par des groupes contestataires acquièrent un caractère partiellement routinisé et reproductible. Le répertoire de communication des mouvements sociaux est non seulement modulaire, au sens où sa logique impose des limites à l’expression politique de leurs protagonistes (il est des choses qu’il est impossible car impensable de faire ou de dire dans des circonstances données), mais aussi modulable, au sens où il est susceptible de faire l’objet d’une infinité de modulations en fonction des situations et des transactions entre les personnes et les groupes en présence. Qu’il s’agisse d’organiser la communication interne des organisations protestataires, de mettre en scène des événements militants dans l’espace public, d’accéder et de séduire les médias de grande diffusion ou de créer des réseaux d’information et de communication autonomes, le répertoire expressif des mouvements sociaux inclut une palette extrêmement diversifiée de moyens, bien au-delà des seuls médias de grande diffusion.


Confection d'une pancarte par une étudiante de l'Université populaire de Créteil, le 13 octobre 2026. Photo ©B. Ferron
Confection d'une pancarte par une étudiante de l'Université populaire de Créteil, le 13 octobre 2026. Photo ©B. Ferron

La grande diversité de moyens de communication qui s’offre aux mouvements sociaux du début du XXIe siècle conduit à formuler une deuxième hypothèse : le caractère largement opportuniste de leur répertoire expressif – à condition de retirer toute connotation péjorative à ce terme. Cette hypothèse renvoie au fait que la communication des mouvements sociaux obéit rarement à des plans stratégiques entièrement fixés à l’avance : bien que des processus de rationalisation de leurs stratégies d’expression puissent effectivement s’observer (par exemple à travers la création de postes d’experts ou de services spécialisés en "communication"), elle est généralement conduite en fonction des ressources disponibles dans des circonstances données, avec les « moyens du bord », conduisant à des combinaisons parfois routinières, parfois plus inattendues et "bricolées" en fonction des circonstances.


Si la lutte politique consiste à imposer des modalités d’expression légitime des opinions, comme le montre l’histoire du suffrage universel et l’invention du dispositif de l’isoloir et du bulletin de vote, une part importante du combat des mouvements sociaux dans l’histoire a consisté, et consiste encore aujourd’hui, à déployer des efforts collectifs pour modifier les hiérarchies instituées des formes d’expression. Les groupes sociaux dominants et le personnel des institutions étatiques à qui ils font face ont généralement intérêt, pour leur part, à la conservation du répertoire expressif officiellement autorisé, comme en atteste l’usage répété, chez des responsables politiques de haut rang en France, de l’expression "ce n’est pas la rue qui gouverne".


L'analyse permet de distinguer huit principaux "modules expressifs" des mouvements sociaux, qui correspondent à autant de représentations publiques des contestations et revendications collectives. Un premier ensemble regroupe les formes et formats d'expression qui peuvent se déployer sans l'entremise des médias de grande diffusion ou numériques. Le second correspond aux stratégies de médiatisation des mouvements sociaux.


Militer sans les médias


Le premier module expressif correspond aux représentations corporelles et émotionnelles des mouvements sociaux. Ce module regroupe l’ensemble des pratiques militantes, orientées vers la préparation et la conduite d’une action collective protestataire, qui consistent à investir la présentation et la représentation des corps individuels (gestes, postures, mimiques faciales, regards, marquages intentionnels) et à agir sur les dispositions et rétributions émotionnelles de l’engagement protestataire (révolte, injustice, colère, indignation, etc.) à travers la production, intentionnelle ou non, de divers signes pouvant être interprétés en termes politiques. Il peut s’agir par exemple de signes "d’ordre" ou de "désordre", d’attitudes de "modération" ou de "radicalité, de marqueurs "de gauche" ou "de droite", etc.

Le second module correspond aux représentations matérialisées et objectivées. Celles-ci renvoient à l’ensemble des pratiques militantes consistant, lors de rites protestataires, à investir, de manière plus ou moins préparée ou improvisée, l’usage, la présentation et la représentation d’objets, d’équipements et d’instruments divers (ustensiles, accessoires, projectiles, outils, engins). Ces pratiques ont des finalités logistiques ou économiques mais aussi politiques, au sens où elles peuvent viser à produire un sentiment d’appartenance au groupe mobilisé, à fournir des bases matérielles à l’action collective et/ou à agir sur la perception publique d’une mobilisation collective. Des objets peuvent servir à "appareiller" ou "équiper" les mouvements sociaux, d’un point de vue inséparablement pratique (extension de la portée de la voix et du corps individuel, appui matériel et technique aux mobilisations, etc.) et symbolique (production de signes et signaux politiques).

Un manifestant brandit un fumigène lors du mouvement lycéen et étudiant. Paris, le 13 octobre 2026. Photo ©B. Ferron
Un manifestant brandit un fumigène lors du mouvement lycéen et étudiant. Paris, le 13 octobre 2026. Photo ©B. Ferron

Le troisième module correspond aux représentations sonores et vocales, c’est-à-dire l’ensemble des dispositions et dispositifs à travers lesquels des militants font, plus ou moins stratégiquement, usage du bruit, du medium de la voix, ainsi que du silence, comme instruments de communication politique. Des expressions telles que "faire du bruit" ou "donner de la voix" sont couramment utilisées pour évoquer les mobilisations protestataires, tandis que "réduire au silence", "étouffer" ou "bâillonner l’opposition" désignent les tentatives inverses, en particulier dans les régimes les plus autoritaires, pour éviter la publicisation des voix dissidentes. La prise de parole apparaît de prime abord comme un moyen accessible et un acte politique à forte portée symbolique, pour les groupes à "faibles ressources" qui cherchent à dénoncer publiquement des injustices et à faire entendre leurs revendications. Toutefois, la prise de parole publique dépend de certaines conditions sociales de possibilité et de ressources inégalement distribuées. Elle est diversement possible et même pensable selon, par exemple, le type de régime politique et les formes de communication sociale qu’ils (dé)favorisent, ou encore selon les personnes et les groupes sociaux considérés (âge, sexe, classe sociale, groupe ethnolinguistique, etc.). Elle doit donc être analysée en étroite relation avec d’autres formes d’expression des griefs, que l’on peut qualifier d’infraverbales et d’"infrapolitiques" (Scott, 1992).


Une manifestante brandit une pancarte dénonçant les violences policières contre les lycéennes et lycéens mobilisés, et leur approbation par une partie de "l'opinion publique" française. Angers, 6 octobre 2026. Photo ©B. Ferron
Une manifestante brandit une pancarte dénonçant les violences policières contre les lycéennes et lycéens mobilisés, et leur approbation par une partie de "l'opinion publique" française. Angers, 6 octobre 2026. Photo ©B. Ferron

Le quatrième module expressif des mouvements sociaux correspond quant à lui à leurs représentations langagières et discursives. Celles-ci désignent l’ensemble des pratiques militantes reposant sur la production et la mise en circulation de biens symboliques (langage, catégories, discours, images, croyances, récits, formules, etc.), destinées à formuler publiquement et explicitement des prises de position politiques sur un problème social donné. L’analyse de ces pratiques de formulation de revendications (claimsmaking) permet de montrer l’importance, dans la dynamique des actions protestataires, des processus de construction du "sens" (consensuel ou dissensuel) dans lesquels sont engagés les militants à travers les langues et codes langagiers qu’ils mobilisent, ainsi que les discours qu’ils produisent et qui font l’objet de jugements d’adhésion ou de rejet. Ces luttes symboliques sont asymétriques, au sens où elles engagent des individus et des groupes inégalement dotés en capitaux, notamment en capital informationnel et en ressources linguistiques et discursives. Elles constituent des catégories de vision et de division du monde social ("l’État", le "capitalisme", le "patriarcat", les "élites", les "immigrés", la "mondialisation", etc.) en enjeux de luttes, et contribuent à ce titre à la conservation ou à la transformation des rapports sociaux de domination. Ces luttes symboliques menées sur le terrain de la langue et du discours se manifestent par des pratiques expressives très hétérogènes, de manière orale (discours publics, déclarations, conférences de presse, interviewes à la radio ou la télévision, etc.), écrite (tracts, tribunes, livres, communiqués de presse, etc.) et/ou combinées à divers éléments paratextuels (images, sons, charte graphique, logo, etc.).


Médiatiser les conflits sociaux


Le répertoire médiatique des mouvements sociaux, qui regroupe un second ensemble de modèles expressifs, peut se définir comme le « répertoire composé des formes d’action destinées à attirer les médias ou celles visant à construire ses propres moyens de communication » (Ollitrault, 1999). Ce répertoire médiatique s’efforce de limiter les effets produits par une médiatisation faible, éphémère et/ou défavorable, et d’utiliser les médias de grande diffusion existants, en jouant sur la connaissance des dynamiques de production de l’information et des contraintes qui pèsent sur le travail des journalistes. Il permet de mieux maîtriser la production de messages et leur réception, par l’utilisation de moyens de communication directement aux mains des organisations militantes, et de critiquer les modes dominants de traitement de l’information et de la communication sociale. Cette définition permet de distinguer schématiquement quatre modules expressifs.


Le premier correspond aux représentations médiatiques déléguées. Selon la logique "on ne peut rien faire sans les médias", des partis, syndicats, associations ou collectifs militants adoptent fréquemment une stratégie qui prend la forme d’une "remise de soi" aux médias dominants, c’est-à-dire de délégation du travail de publicité de la cause qu’ils défendent. Mais les journalistes ne sont pas forcément disposés à se faire les relais de la propagande militante, et plus généralement à traiter avec empathie les problèmes des groupes socialement et/ou géographiquement éloignés - comme en témoigne le traitement télévisé des banlieues populaires en France (Sedel, 2009 ; Berthaut, 2013). Pour comprendre de quel côté penche la balance médiatique, il est nécessaire d’analyser ce que les médias de grande diffusion disent des mouvements sociaux, en fonction de leurs pratiques de sélection, de hiérarchisation et de cadrage des événements associés à un mouvement social. C'est ainsi que l'observatoire critique des médias Acrimed a pu calculer que, dans les journaux télévisés de 13h et 20h de la chaîne publique France 2, du lundi 28 septembre au jeudi 1er octobre, 75% du temps d'antenne avait été consacré aux violences et dégradations matérielles des personnes mobilisées, contre 3% aux violences policières, 8% aux revendications du mouvement et 12% à des accusations de "manipulation" par le parti La France Insoumise (Younès, 2026).



Le second correspond aux représentations médiatiques autoproduites. Ces représentations peuvent être analysée comme un effet de l’incorporation des contraintes médiatiques au travail militant. Celle-ci passe par la mise en place de stratégies de communication destinées à influer, en un sens favorable aux groupes d’intérêt protestataires, le traitement d’une action collective par les médias d’information. À partir du moment où elles acceptent de "jouer le jeu" des médias, ce qui n'est pas toujours le cas, les organisations d’un mouvement social cherchent en effet à se faire voir et bien voir des journalistes, animateurs ou "influenceurs" des médias de la presse écrite, audiovisuelle ou numérique. Ces intermédiaires disposent en effet d’un pouvoir symbolique de gatekeeping susceptible d’assurer une large diffusion et une forme de consécration de leurs revendications auprès du "grand public" et des décideurs politiques. L’adoption d’une telle "stratégie médiatique" n’est pas sans risque toutefois, du fait des biais de sélection, de hiérarchisation ou encore de cadrage qui caractérisent, le plus souvent, le traitement journalistique et éditorial des mobilisations contestataires numérique (Sobieraj, 2011).


Le troisième module correspond aux représentations médiatiques autonomes. Face à l’emprise des médias de grande diffusion, nombre d’organisations militantes peuvent envisager des stratégies de communication "alternatives" pour favoriser la connaissance et la reconnaissance des revendications portées par les mouvements sociaux. De la presse « parallèle » ou underground à partir des années 1960 aux "radios libres" à la fin des années 1970, des télévisions et la vidéo "participatives" à partir des années 1980 aux formes d’autopublication numérique permises par le développement de l’internet grand public à partir du milieu des années 1990 puis du "web 2.0." dans les années 2000‑2010 (Tufekci, 2019), le répertoire médiatique des mouvements sociaux s’est enrichi et complexifié. À côté ou en complément des efforts visant à pénétrer les arènes médiatiques dominantes et à séduire les journalistes, le répertoire médiatique des mouvements sociaux comporte donc un autre volet important : la création d’espaces de publication autonomes. C'est le cas par exemple de l'émission "L'actualité des luttes", produite par un collectif et diffusée sur la chaîne de radio libre Fréquence Paris Plurielle, tous les jours de 12h30 à 13h30, puis rediffusées de 6h30 à 7h30 - à l'heure où se mettent en place les blocages des lycées et des campus universitaires.


Capture d'écran du site Web de l'émission "L'actualité des luttes"
Capture d'écran du site Web de l'émission "L'actualité des luttes"

Le quatrième module expressif correspond, enfin, aux représentations médiatiques "critiques" et "métapolitiques". Cette expression désigne un ensemble de pratiques et de représentations collectives, qui contribuent à construire le fonctionnement (ou les "dysfonctionnements") des médias de grande diffusion, les activités des journalistes professionnels et les formes dominantes de la communication sociale et politique comme des problèmes publics justiciables d’une intervention des citoyens ou des autorités gouvernementales. Ces activités donnent lieu à la constitution de mobilisations contestataires spécifiquement dédiées à ces enjeux (observatoires critiques des médias, mobilisations syndicales de journalistes, initiatives de « communication pour le changement social », etc.). Elles peuvent déboucher sur des actions à l’échelon local ou régional, national, transnational ou intergouvernemental. Ces actions peuvent prendre la forme de transformations du régime légal de la presse écrite, des médias audiovisuels ou numériques, de politiques publiques en matière de financement et d’encadrement de la production de l’information ou de « droits à l’information et à la communication » pour le public, de constitution d’ONG internationales, ou la mise en place de dispositifs dédiés au sein d’organisations supranationales. Les critiques formulées, au cours des mobilisations lycéennes et étudiantes des dernières semaines, contre des chaînes comme BFM-TV, le présentateur Pascal Praud (rebaptisé pour l'occasion "Pascal Prout" - voir illustration) ou l'empire médiatique de Vincent Bolloré relèvent de cette critique "métapolitique" des médias.



Les conditions sociales de l'écoute


En conclusion, Si un petit nombre seulement de malaises sociaux se convertissent en litiges et a fortiori en "affaires" ou en "scandales", une part de cette invisibilisation réside dans les difficultés à non seulement traduire, mais faire entendre la parole des dominés. Cet enjeu de "l’écoute" interpelle les chercheurs autant que les groupes mobilisés dans un mouvement social comme, à l'évidence, le mouvement lycéen et étudiant en cours. L’étude des dispositifs de prise de parole publique conduit à poser de manière plus systématique, d’une part, la question de l’articulation des espaces de formulation des problèmes et des espaces de formulation des solutions. D’autre part, elle invite à réfléchir aux conditions sociales, techniques, symboliques, sensibles, pour que ces espaces fonctionnent, pour reprendre une expression de la politiste Céline Braconnier, comme des "configurations de stimuli politiques" favorisant des "mécanismes d’entraînement collectif" (Braconnier, 2016, p. 322).


Il s’agit, autrement dit, de s’interroger sur les conditions sociales de l’écoute, entendue non pas uniquement au sens "d’entendre" – un terme qui a fait florès dans les stratégies de contrôle managérial des salariés depuis plusieurs décennies – ni au sens de simplement "prêter l’oreille" – comme dans certains dispositifs "participatifs" institutionnalisés, qui obligent rarement les participants à adopter une posture d’attention et de compréhension active à l’égard de ceux qui ne maîtrisent pas les formes d’expression jugées adéquates ou les opinions considérées comme acceptables. Il s’agit d’agir, politiquement, sur les structures sociales de l’écoute, c’est-à-dire sur les arrangements institutionnels qui seraient susceptibles de lui donner une forme certifiée et légitime, voire à terme une force légale, sur la morphologie sociale des arènes de débat public (notamment leur féminisation, leur ouverture aux classes populaires ou aux groupes minoritaires) ; ou encore les dispositifs de formation qui pourraient former davantage les élèves et les étudiants à l’art de s’écouter les uns les autres.


Pourrait-on imaginer, à l’université, des formations supérieures de "chargé·es d’écoute", dont les compétences ne seraient pas mises au service des institutions mêmes qui sont à l’origine de toutes les formes de la surdité sociale et politique, à commencer par les forces de "maintien de l'ordre" qui répriment actuellement le mouvement des lycéen·nes et des étudiant·es, mais des groupes sociaux même qui éprouvent le sentiment que les autorités restent sourdes à leurs revendications ?


Benjamin Ferron



Pour aller plus loin


BERTHAUT Jérôme, La banlieue du "20 heures". Ethnographie de la production d’un lieu commun journalistique, Marseille, Agone, col. L’ordre des choses, 2013.


BRACONNIER Céline, "Le paradigme conversationnel dans l'analyse des rapports ordinaires au politique", in Buton ., Lehingue P., Mariot N., Rozier S. (dir.), L'Ordinaire du Politique. Enquêtes sur les rapports profanes au politique, Villeneuve d'Asq, Presses Universitaires du Septentrion, 2016, p. 321-333.


CHAMPAGNE Patrick, Faire l'opinion. Le nouveau jeu politique, Paris, éditions de Minuit, 1990.


CONTAMIN Jean-Gabriel, "Le tract, à quoi bon ?", Vacarme, 45, 2008.



GITLIN Todd, The Whole World is Watching. Mass Media in the Making & Unmaking of the New Left, Berkeley, Los Angeles, London, University of California Press, 1980.


HALLORAN James D., ELLIOTT Philip, MURDOCK Graham, Demonstrations and Communication: a Case Study, Baltimore, Ringwood, Victoria, Penguin Books, 1970.


JEQUIER-ZALC Pierre, POLLONI Camille, "Donner sens au mouvement : le répertoire expressif des mobilisations contestataires", Médiapart, 8 octobre 2026.


LEVEQUE Sandrine, "Crise sociale et crise journalistique. Traitement médiatique du mouvement social de décembre 1995 et transformation du travail journalistique", Réseaux, 17/98, 1999. Médias et mouvements sociaux. p. 87-117.


OLLITRAULT Sylvie, "De la caméra à la pétition-web. Le répertoire médiatique des écologistes", Réseaux, 98, 1999, p. 153-185.


PINSOLLE Dominique, A bas la presse bourgeoise ! Deux siècles de critique anticapitaliste des médias de 1836 à nos jours, Marseille, Agone, Contre-feux, 2022.


RYAN Charlotte, Prime Time Activism. Media Strategies for Grassroots Organizing, South End Press, 1991.


SEDEL Julie, Les médias et la banlieue [2009], Paris, INA/Le Bord de l'Eau, 2013.


TILLY Charles, TARROW Sidney, Politique(s) du conflit. De la grève à la révolution, Paris, Presses de SciencesPo, 2015.


TUFEKCI Zeynep, Twitter & les gaz lacrymogènes. Forces et fragilités de la contestation connectée [2017], Caen, C&F éditions, 2019.





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